Docteur Segalen, I presume !

Le dernier livre de Jean-Luc Coatalem « Mes pas vont ailleurs » publié chez Stock raconte la passion que l’écrivain-voyageur nourrit pour le médecin-poète, Victor Segalen disparu en mai 1919, à l’âge de 41 ans dans la forêt du Huelgoat,  » Le Fontainebleau breton  » nous dit l’auteur. Coatalem aurait très certainement aimé le croiser un jour aux îles Gambier, en Chine, en Polynésie ou ailleurs.
A défaut, il s’embarque sur les traces du poète-explorateur nous livrant un récit biographique très documenté qui prend, par moments, les allures d’enquête policière où s’entremêlent brides de correspondance envoyées à ses femmes aimées et extraits littéraires.

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Le récit débute par la fin. Dans les premières pages, on revit les dernières heures du poète : homme épuisé par trop de voyages, d’amours multiples, de projets, d’opium, tombé un livre de Shakespeare à la main, dans la forêt bretonne. « Etre ou ne pas être ». Tant de questions et de tourments assaillaient cet homme qui ne s’imaginait qu’en mouvement, entre Réel et Imaginaire.
Coatalem tente, par ce travail de reconstitution, de percer le mystère de sa fin tragique : est-ce une blessure accidentelle, un suicide ? La question reste entière et c’est peut-être pour cela que l’écrivain fascine encore tant. Au fil de ce livre -en lice pour le prix Renaudot-, on refait le chemin de la vie du poète-médecin : brillant, passionné, érudit, assoiffé d’absolu, mais aussi angoissé voire neurasthénique. L’écrivain-voyageur nous entraine dans la Chine contemporaine, aux îles Marquises, dans les paysages chinois du Finistère : chaos granitique que j’ai également parcouru il y a peu de temps. Le gouffre du Diable, la rivière d’Argent, la Grotte d’Artus, la Roche tremblante.

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Tout est là et on passe au peigne fin chaque détail. On est aux aguets du moindre signe envoyé par le poète fasciné par les licornes. On comprend que l’intérêt de Jean-Luc Coatalem pour Segalen ne date pas d’hier. Et ce sont les pages les plus émouvantes quand le récit devient beaucoup plus qu’une biographie, mais une adresse qui prend la forme d’une grande déclaration. Sorte de dette rendue à l’écrivain brestois, comme lui, voyageur comme lui, … car l’inspiration ne nait pas de nulle part. Comme une force d’amour, elle pousse là dans l’admiration pour le poète breton. On lit et on imagine le crayon qui surligne et recopie : extraits de lettres, documents consultées, entretiens menés avec les Ségaliens. Comme une grande source, on remonte le courant et le récit se fait plus autobiographique. Jean-Luc Coatalem nous dit l’importance de la librairie « Le Pont traversé », sa chambre à l’hôtel Montrouge «  comme ma baleinière immobile », où il n’a «  jamais lu aussi bien que là, dans ses draps rêches, bercé par le souffle des conduits ». Nous poursuivons dans les rues de Brest où l’auteur nous parle de son grand-père officier qui a peut-être croisé Segalen alors jeune médecin de marine qui ira en Polynésie sur les traces de Gauguin ( et sauvera du feu : correspondance, bois sculptés, toiles ) avant de partir en Chine comme élève-interprète.

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Coatalem ne nous dresse, malgré tout, pas un portrait si lisse de l’homme qui participera au recrutement des travailleurs chinois envoyés en Baie de Somme après l’hécatombe de Verdun. On apprend qu’il découpera à la hache une tête de bouddha sur un site abandonné et qu’il manquera d’empathie, comme en témoigne l’épisode de la jeune accouchée, donc l’enfant va mourir…
On avance dans le récit en gardant en mémoire la phrase de Segalen, « On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi ». Coatalem questionne son frère écriture «  vous sentez-vous breton ? », mais dans ce jeu de miroir, face à la forêt-océan, lui-même n’en dira pas beaucoup plus.
Une fois le récit achevé, le mystère reste entier, comme la forêt, elle-même, qui demeure secrète et impénétrable. Passionnant !

!

 

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