Michel Tournier, dans les limbes

Rennes 1986 :  le lycée de la Poterie, les premiers cours de philosophie, déjà le goût du voyage et de l’ailleurs, la découverte et la lecture  de « Vendredi ou les limbes du Pacifique », « Le Roi des Aulnes » et des envies de robinsonnades, comme celles que je vivrai en arrivant en ce début d’hiver sur l’île d’Ouessant et dans le sémaphore du Créac’h.

Merci à Michel Tournier, magnifique conteur qui disait  » Je ne tiens pas tellement à être dans la Pléiade, ce que je veux c’est être lu et vous n’êtes pas tellement lu dans la Pléiade, c’est du spectacle, de la contemplation. Heureusement, il y a les livres de poche, alors là, ça y va. »

12573209_10153863013130789_8194030794964425952_n
 » L’île qui s’étendait à leurs pieds était en partie noyée dans la brume, mais du côté du levant le ciel gris devenait incandescent. Sur la plage, la yole et la pirogue commençaient à s’émouvoir inégalement des sollicitations de la marée montante. Au nord un point blanc fuyait vers l’horizon.
Robinson tendit le bras dans sa direction.
– Regarde-le bien, dit-il. Tu ne verras peut-être plus jamais cela : un navire au large des côtes de Speranza.
Le point s’effaçait peu à peu. Enfin le lointain l’absorba. C’est alors que le soleil lança ses premières flèches. Une cigale grinça. Une mouette tournoya dans l’air et se laissa choir sur le miroir d’eau. Elle rebondit à sa surface et s’éleva à grands coups d’ailes, un poisson d’argent en travers du bec. En un instant le ciel devint céruléen. Les fleurs qui inclinaient vers l’ouest leurs corolles closes pivotèrent toutes ensemble sur leurs tiges en écarquillant leurs pétales du côté du levant. Les oiseaux et les insectes emplirent l’espace d’un concert unanime. Robinson avait oublié l’enfant. Redressant sa haute taille, il faisait face à l’extase solaire avec une joie presque douloureuse. Le rayonnement qui l’enveloppait le lavait des souillures mortelles de la journée précédente et de la nuit. Un glaive de feu entrait en lui et transverbérait tout son être. Speranza se dégageait des voiles de la brume, vierge et intacte. En vérité cette longue agonie, ce noir cauchemar n’avaient jamais eu lieu. L’éternité, en reprenant possession de lui, effaçait ce laps de temps sinistre et dérisoire. Une profonde inspiration l’emplit d’un sentiment d’assouvissement total. Sa poitrine bombait comme un bouclier d’airain. Ses jambes prenaient appui sur le roc, massives et inébranlables comme des colonnes. La lumière fauve le revêtait d’une armure de jeunesse inaltérable et lui forgeait un masque de cuivre d’une régularité implacable où étincelaient des yeux de diamant. Enfin l’astre-dieu déploya tout entière sa couronne de cheveux rouges dans des explosions de cymbales et des stridences de trompettes. Des reflets métalliques s’allumèrent sur la tête de l’enfant.
– Comment t’appelles-tu ? lui demanda Robinson.
– Je m’appelle Jaan Neljapäev. Je suis né en Estonie, ajouta-t-il comme pour excuser ce nom difficile.
– Désormais, lui dit Robinson, tu t’appeleras Jeudi. C’est le jour de Jupiter, dieu du Ciel. C’est aussi le dimanche des enfants. »

Publicités
Cet article, publié dans Coup de coeur, Le bout du monde, Portrait, Voyage, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Michel Tournier, dans les limbes

  1. AUPHAN dit :

    Paris, 1986 : la Sorbonne, mes premières recherches sur les îles pour ma maîtrise. Et ce livre que tu as si bien décrit et que j’ai sous les yeux, avec cette si belle couverture dans la collection Folio Gallimard. Je suis d’une génération qui a connu le Jeudi comme « le Dimanche des enfants ». Et dans le dictionnaire, Michel Tournier précède François de Tournon, fondateur du premier collège de France en 1536, devenu plus tard le lycée dans lequel j’ai passé mon baccalauréat. Je m’associe par la pensée à ton superbe hommage au seul auteur à avoir reçu le prix Goncourt à l’unanimité : c’était en 1970 pour « Le Roi des Aulnes ».
    Amitiés insulaires.
    Eric

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s