Wu-Wei ou l’art de l’esquive

J’ai découvert, l’année dernière, avec enthousiasme « l’Art de la fugue » mis en scène par l’un des enfants prodiges du nouveau cirque  : Yoann Bourgeois aux côtés de sa complice, Marie Fonte.

Je ne voulais rater sous aucun prétexte, la première de « Wu-Wei » qui se donnait hier soir sous la grande Halle de la Villette. Un spectacle comme un carnet de voyage dans la Chine contemporaine, accompagné par l’ensemble XVIII-21 du Baroque Nomade qui interprétait «  les Quatre Saisons » de Vivaldi.

Expérience passionnante. J’ai été saisie, tout au long de la représentation, par la retenue des acteurs,  donnant l’impression de ne jamais faire partie prenante du spectacle et de glisser sans émotion sur les choses, à l’image de ces deux artistes sur leurs bicyclettes blanches qui traversent la scène.

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La discussion, dans les coulisses du spectacle, fut des plus passionnantes . J’ai fait part à Johann Bourgeois de mon étonnement et de mon questionnement : pourquoi sent-on une telle distance des artistes, une telle désincarnation, donnant l’impression qu’ils n’ont pas  réussi avec le metteur en scène, à communiquer ensemble ? 

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J’ai appris que ce spectacle était une commande : une proposition d’aller travailler en Chine  avec une troupe d’artistes chinois. Dans le parcours créatif du jeune metteur en scène, il s’agit plus « d’un pas de côté » comme il le dit. Ce pas de côté nécessaire pour aborder ce pays-continent si différent, donc forcément passionnant.

Pendant trois mois et demi, Yohann Bourgeois et Marie Fonte ont travaillé avec onze artistes-acrobates  de la ville de Dalian (au nord-est de Pékin ).  Des hommes et des femmes d’âges différents, à qui on a demandé de raconter une tranche de leur vie : une histoire personnelle pour évoquer  l’Histoire de leur pays.

Très vite s’est posée la question de la liberté d’expression dans un pays où règne le parti unique, où la loi de l’arbitraire repose sur la peur.  J’apprends au cours de cet interview que sur place, le temps de création a été régulièrement entrecoupé  de rendez-vous politiques auprès des autorités de la ville.

Yoann Bourgeois me raconte que sa première surprise a été de constater qu’il manquait un ou une artiste âgé ( e)   de la tranche d’âge 35 / 45 ans. La troupe n’a pas été en mesure de lui donner d’explication. Il a fallu qu’il questionne un sinologue en France «  en effet, en 1966, débutait la Révolution culturelle, qualifiée aujourd’hui de « catastrophe nationale ».

Finalement, le spectacle a très vite tourné autour de la question : comment peut-on aborder les non-dits ? comment dire aujourd’hui l’impossible sur scène ?

Comment parler du « massacre » de Tien An Men lorsqu’il est impossible de l’évoquer. Tout comme, « la répression » envers les bouddhistes tibétains ou encore des manifestations qui fleurissent aujourd’hui à travers la Chine.

« Laissez-moi dire la vérité » clame la voix de la narratrice. Comment exprimer cette vérité  quand les artistes ne peuvent le faire eux-mêmes ?

Travail difficile donc, tout en retenue, où l’enjeu pour les metteurs scène français étaient bien d’aller à la rencontre de l’autre et non de critiquer un régime. Où les artistes chinois se sont mis au service d’un metteur en scène sans pourvoir incarner ses propos, avec toute la distance nécessaire car en Chine aujourd’hui lorsque l’on entre sur scène, on joue beaucoup plus qu’un rôle : on joue sa vie.

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Wu-Wei :  un spectacle à regarder entre les lignes qui nous renvoit aussi à nos propres repères et codes et qui nous dit beaucoup de la réalité du moment dans ce pays-continent.

Un spectacle forcément passionnant puisqu’il questionne !

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